Ce dossier consacré aux danses ‘cham, plus connues sous la terminologie “danses sacrées du Tibet”, a été réalisé grâce au précieux concours de Nathalie Gauthard, maître de conférence en ethnoscénologie au département des arts
de l’Université de Nice-Sophia Antipolis. Elle a consacré sa recherche doctorale en Esthétique, Sciences et Technologies des Arts option Ethnoscénologie à Paris VIII, à l'étude de la diffusion
des danses sacrées du Tibet en France. Elle a effectué plusieurs séjours en Inde et à Bali où elle a suivi une formation sur les danses masquées.
Ce dossier constitue une suite à « Bouddhisme tibétain : les outils de l'éveil ».
Textes, photos, vidéos © Patrick Kersalé 2009-2026, sauf mention spéciale. Dernière mise à jour : 5 juin 2026.
SOMMAIRE
Par © Nathalie Gauthard, 2009-2016
Il n’existe pas de définition univoque et claire du ‘cham (tib. chos-lugs kyi gar’-cham). Le ‘cham forme une association, un enchaînement d’unités discrètes qui, en termes de contenu et de sens, sont très disparates. C’est une notion relativement large et ardue à préciser en termes de contenu. Selon les lieux, un ‘cham peut être extrêmement limité, et donner le sentiment d’une cohérence, par exemple dans l’initiation du kalachakra1, où les parties de ‘cham sont très homogènes. En revanche, durant les festivals liturgiques, il s’agit d’un ensemble d’éléments très divers. Dans sa réalité socioculturelle et phénoménologique, le ‘cham est un enchaînement d’éléments spectaculaires pouvant être dansés ou non, masqués ou non et présentant un aspect d’ensemble assez hétérogène. On peut établir une typologie des danses selon quatre catégories :
Un spectateur tibétain, bien qu’il ne se réfère à aucune typologie particulière, fait la distinction entre une danse des chapeaux noirs (rituel apotropaïque), une danse des squelettes (dourdag ou durbdag, où les danseurs incarnent les maîtres des charniers portant un masque à tête de mort) et un intermède comique avec les atsara2 ou un épisode de la vie de Milarepa.
Les Tibétains, ainsi que les observateurs étrangers ont tendance à nommer ‘cham toutes les danses à caractère religieux exécutées dans un contexte spécifiquement rituel. Or, les séquences dansées du ‘cham ne sont qu’un élément du rituel. La danse profane et des formes de spectacles du genre ache lhamo (opéra tibétain, appelé lha-mo zlos-gar en tibétain) ne sont pas comprises dans cet ensemble, bien qu’il puisse y avoir par moments une certaine proximité formelle. Cela s’explique principalement par le caractère religieux du ‘cham qui se fonde sur les enseignements des diverses écoles du bouddhisme : pas, mudras, attitudes corporelles et mentales, récitations de mantras, musiques, tous ces éléments composant la séquence dansée du ‘cham doivent être conformes au texte écrit (‘cham-yig).
Pour le public, il ne s’agit pas du même type de pratiques spectaculaires : durant le ‘cham, il reçoit les bénédictions dispensées par les moines-danseurs, tandis que dans l’ache lhamo, il suit un argument narratif dépeignant une galerie de personnages facilement identifiables : bon ou mauvais roi, ministres, sujets… Il existe également un extrait de ‘cham à caractère narratif. Dans l’épisode du chasseur, tiré de la vie de Milarepa, la frontière avec l’ache lhamo est palpable : ils ont tous deux la même fonction, essentiellement didactique.
La ligne mélodique des prières (rnam-thar), qui accompagnent les danses ‘cham et les récits du ache lhamo, sont dissemblables. Dans le ‘cham, les notations, semblables à des vagues, sont appelées gdangs-ring. Bar-ta est le terme employé si les modulations sont moins nombreuses et l’émission plus véloce. Les passages graves sont nommés mgrin-khug. Quant aux variations de hauteurs de ton, elles sont peu importantes et sont identifiées sous le terme de rta-thung. Rien de tout cela n’existe dans l’ache lhamo. Les récitations de mantras et prières liturgiques sont psalmodiées selon neuf types de mélodies et en fonction de leur teneur. Concernant l’argument narratif constituant l’ache hamo, les mélodies attribuées au récit sont en liaison avec les personnages. Comme dans le ‘cham, elles sont ordonnées en neuf types correspondant à des traits psychologiques du personnage.
Dans le ‘cham, les moines-musiciens, selon l’instrument employé, doivent accompagner la mélodie ou le jeu des tambours et des cymbales. Au contraire, durant l’ache lhamo, les musiciens suivent les acteurs. De même la manière de jouer des instruments, comme le tambour et les cymbales, est différente. Par exemple, le moine-musicien ne doit pas heurter tambours ou cymbales avec violence, ou jouer des cymbales « comme si le ciel s’accolait à la terre » (cymbales tenues horizontalement)3. Dans l’ache lhamo, c’est l’opposé.
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1 Délivrée aujourd’hui partout dans le monde par les lamas des quatre lignées du bouddhisme tibétain, l’initiation de Kalachakra consiste en une transmission de pouvoir. Son fondement est la visualisation simultanée des 722 figures du Bouddha représentées par les mandalas de sable. La visualisation de cet « univers symbolique », qui est une image de soi sous les traits de la divinité Kalachakra, offre ainsi au disciple la possibilité de s’identifier aux figures de Bouddha.
2 L’atsara, dont le nom dérive du sanskrit acharya, “maître spirituel”, est souvent qualifié de clown, de bouffon, de joker, à cause de ses railleries et de ses pitreries mais l’ambiguïté de ce personnage pose de multiples questions.
3 Cité par Lobsang Dordjé, op. cit., p. 86.
L’histoire du développement du ‘cham est mal connue. Nous sommes sûrs que, vers le XVe siècle, ces danses existaient, mais nous ne savons pas sous quelle forme. Des danses ritualisées ont existé dans le bouddhisme indien avant son introduction au Tibet, ainsi que des spectacles édifiants comme les processions. Selon les sources tibétaines, le ‘cham trouve ses origines dans les danses indiennes d’origine tantrique (gar) et les danses de cour masquées. Le bouddhisme, avant son introduction au Tibet, avait déjà intégré toute une dimension spectaculaire que les chercheurs ne connaissent pas bien. Nous trouvons des indications, des éléments sur ces danses, dans des sources bibliographiques sur le bouddhisme tantrique indien, ou dans des sources japonaises et chinoises. Ces diverses sources indiquent l’existence :
Les danses masquées furent nommées « danses de vajra » (rdo-rje gar) dans quelques textes des Yogatantra2 et des Anuttarayogatantra. Introduites par Padmasambhava et Santaraksita lors de la consécration du monastère de Samye, elles connurent durant la seconde diffusion du bouddhisme au Tibet un regain d’intérêt auprès du maître Rinchen Sangpo qui encouragea leur diffusion d’après l’enseignement des tantra.
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1 Ce récit figure dans les manuscrits de Touen-Houang. Lire à ce sujet F. A. Bischoff, « Padmasambhava’s invention of phur-bu » in Études Tibétaines dédiées à la mémoire de Marcelle Lalou, Paris, éd. Ariane Macdonald, 1971, cité par R. A. Stein, op. cit., p. 128.
2 Cité par L. Dordjé, « Le Théâtre tibétain » in Tibet, civilisation et société, colloque organisé par la Fondation Singer-Polignac à Paris du 27 au 29 avril 1987, (dir. Fernand Meyer), Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’Homme, 1990, pp. 85-89.
Il est très probable que l’identification à la divinité soit un des éléments fondateurs du ‘cham. Nous ne savons pas s’il y avait des masques ou non, si cette identification était purement d’ordre intérieur ou si elle était facilitée par le port du masque de la divinité en question ou de ses attributs. Évidemment, l’identification pouvait être également réalisée par la visualisation qui est le processus habituel. Dans le ‘cham, ne sont pas invoqués des esprits extérieurs qui s’empareraient du corps de l’exécutant, mais un désir de transformation intérieure. Le danseur visualise à l’intérieur de lui-même, dans un état de méditation, l’image de la divinité en mouvement exécutant une danse. Cette visualisation s’accompagne de récitation de mantra. Une préparation préalable à la danse est nécessaire. Rabjam Rinpotché, le dirigeant du monastère de Shechen a formulé ce commentaire : « Pour comprendre la signification ultime de la danse, il faut avoir atteint le niveau le plus avancé des études. Néanmoins les liens de cause à effet sont tels que les mouvements de la danse qui affectent le corps induisent une transformation de l’esprit. »1
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1 Rabjam Rinpoché, extrait du documentaire vidéo sur les Moines danseurs du Tibet, de Jean-Pierre Devorsine et Paul Cuvelier, Atlantique Diffusion, 2002.
Une « libération par la vue »
Un des principaux objectifs des rituels du vajrayāna1 est de provoquer une transformation des états physiques, vocaux et mentaux du pratiquant. Tous les états peuvent être employés pour triompher de l’ignorance (sk. avidya) et accéder à l’éveil. Selon la règle bouddhiste, les moines doivent s’abstenir de la danse, considérée comme une « satisfaction sensuelle ». Mais cela n’inclut pas les danses contenues dans le rituel du ‘cham.
L’expérience « sensuelle » des danses et de leur observation est donc transformée. Le symbolisme des masques et des costumes, des mouvements et des mudras2 du ‘cham, exprime différents aspects des qualités de la réalisation. Ainsi, pratiquer ou observer ces danses constitue une voie d’accès à l’éveil. De plus, elles sont spécifiquement conçues pour toucher le public le plus large possible, afin de provoquer, même chez les non-pratiquants ou non-croyants, une « libération par la vue » (tib. mthong-grol)3. Les moines se produisant sur des scènes internationales évoquent toujours cet aspect de « libération par la vue » pour justifier leur démarche à la rencontre d’un public non bouddhiste.
Dans le vajrayāna tibétain, les pratiquants recourent à un certain nombre de techniques spécifiques pour réaliser l’éveil par l’utilisation des sens. Ces techniques sont divisées en différentes catégories. Par exemple, la simple vision d’un texte terma, « texte-trésor », « libère par la vue »4. Il en va de même pour le ‘cham. Dans un autre registre, la lecture ou la récitation du célèbre Bardo Todol (Bar-do thos-grol), est une pratique de « libération par l’ouïe » (thos-grol). D’une manière similaire, le fait de porter autour du cou un dessin de mandala exécuté par un lama, plié et fixé selon une règle, procède de la « libération par le port » (btags-grol). De même pour un rouleau de papier avec des mantras écrits attaché autour d’un cadavre et brûlé avec lui. Tulkou Thondup5 mentionne également les pratiques impliquant un époux suscitant une « libération par le toucher » ; ou l’ingestion de substances comme l’ambroisie (sk. amirita, tib. bdud-rtsi), « libération par le goût » et, enfin, la méditation sur le transfert de conscience (tib. ‘pho-ba ou powa) une « libération par la pensée ».
Dans le cas de la « libération par la vue » stimulée par l’observation des séquences dansées du ‘cham, le pouvoir de transformation dépend à la fois du moine danseur, de la déité incarnée et de la réceptivité du spectateur.
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1 Vajrayāna, Véhicule de diamant.
2 Mudra (sk.) : tib. phyag-rgya, « geste symbolique », effectué avec les mains au cours d’un rituel.
3 Voir le commentaire du Ve dalaï-lama sur le ‘cham : Nebesky-Wojkowitz, 1976, p. 227.
4 Tulkou Thondup, 1986, p. 112.
5 Idem (1986, p. 242, note 152).
Pacification du sol
La traduction par Nebesky-Wojkowitz du ‘cham de Vajrakila1 composé par le Ve dalaï-lama (1617-1682) reste la référence la plus utilisée dans l’univers de la recherche pour décrire les fonctions du rituel :
« Le principal but (de ce ‘cham de Vajrakila) est la subjugation de Rudra par Badzra Heruka, qui a réalisé six avantages en chantant six chansons, a libéré les six classes d’êtres en prenant six pas et l’a fait par le moyen de six ou huit mouvements de ses mains et pieds. Et Padmasambhava, le grand maître de méditation qui était un détenteur de connaissance, a dompté la terre de bSam-yas la glorieuse en exécutant une danse rituelle (gar-'cham), qui a compté sur ce même grand mandala en action. Avec cela il a créé des conditions excellentes, comme la pacification de la malice des dieux et des démons et ainsi, à cette occasion, il les a liés fortement en portant, hors du rituel de la terre et le complétant avec efficacité, et avec le rituel d’expulsion, la croix de fil [mdos] et les armes magiques [zor]. Ce ‘cham est associé à la source du Tantra et génère de nombreux pouvoirs. »2
Nous pouvons en conclure qu’une des principales fonctions du ‘cham est la subjugation des forces malveillantes et la pacification du sol. Ce texte est, selon les historiens religieux tibétains, la première notation de la « danse de vajra » exécutée au Tibet par le très célèbre maître tantrique Padmasambhava3. Cette description est considérée comme le modèle original du rituel tibétain dansé. Il renvoie à ce qui concerne l’espace rituel : la création générale d’un royaume épuré et protégé pour qu’un temple, un stupa4 soit bâti, ou qu’un mandala5 soit réalisé.
L’exécution d’une séquence de ‘cham dansée s’identifie à un « grand mandala en action ». Les officiants s’emploient « à consacrer la terre ». Par l‘invocation et l‘identification avec des déités tantriques élevées, les moines danseurs subjuguent ce qui est considéré comme malveillant et dérangeant sur le chemin de l’éveil6. Ceci est fait au moyen d‘un ensemble complexe de rites différents : purifications, invocations et offrandes à diverses divinités, mouvements spécifiques de danse, mudras et instruments rituels, particulièrement le phur-bu, le poignard rituel et la musique pour subjuguer, accompagnées d’actions mentales (visualisation) et physiques de subjugation et d‘expulsion.
La séquence dansée du ‘cham subjuguant la terre produit de l’espace rituel épuré et protégé. Ce processus qui consiste à discipliner, à civiliser l’indompté, y compris l’esprit, est l’une des fonctions principales des lamas tibétains (Schrempf, 1999). En créant un espace rituel et des puissances divines à l’intérieur de leur corps et de leur esprit, les danseurs inscrivent et recréent leur environnement avec leur corps, discours et esprit, le transformant de ce fait en espace rituel externe qui devient alors également le centre d’une exécution rituelle publique. D’autres processus de purification et d’expulsion visent à transformer tous les participants, y compris l’assistance.
Le but ésotérique principal du ‘cham est l’expulsion des forces du mal, dont tous les participants et l’environnement local sont épurés. Il produit également des bénédictions ou des transmissions de pouvoirs (byin-rlabs) pour tous les participants, ainsi que de la foi dans l’audience et une réalisation tantrique pour les moines. Comme dans d’autres rituels tantriques, la pratique méditative du ‘cham se fonde sur la transformation du corps, de la parole et de l’esprit. Cette transformation du corps par des mouvements de danse s’étend à l’espace rituel d’un ‘cham exécuté publiquement dans la cour d‘un monastère. Ainsi, le ‘cham peut s’entendre comme une spatialisation de rituels tantriques.
La forme définitive que prend le ‘cham lors de sa performance est toujours liée au monastère d’origine et à une école religieuse spécifique. La taille, l’importance et les ressources financières du monastère sont autant d’éléments importants qui influencent l’aspect du ‘cham dans son contexte d’origine ou en exil. Dans le contexte de l’exil, le ‘cham ainsi que d’autres représentations religieuses et séculaires ont été modifiés en fonction de leur nouvel environnement. De nouvelles formes sont également apparues. Le calendrier a même été changé en fonction des disponibilités du public tibétain et de ses hôtes indiens ou népalais. Ces performances ont une fonction très importante au sein de la diaspora tibétaine. Elles participent à la construction d’une identité car elles véhiculent des éléments de tradition7. Ce sont des événements qui rassemblent et créent des identités communautaires propres à la région où ils se déroulent (Bhoutan, Sikkim, Tibet, Ladakh). En outre, nous ne pouvons nier que le ‘cham possède une valeur de divertissement pour le public de l’aire culturelle tibétaine. Cependant, dans son contexte, son aspect religieux est si important que l’on ne peut le réduire à cela.
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1 R. de Nebesky-Wojkowitz, Tibetan Religious Dances, Tibetan Text and Annoted Translation of the ‘Cham-Yig’ (1976), Delhi, Pilgrims Books, rééd. 1997, p. 113.
2 Traduction personnelle.
3 Padmasambhava, tib. Padma ‘byung-gnas, Guru Rinpoché, « Né-d’un-lotus », était un érudit indien du VIIIe siècle que nombre de Tibétains considèrent comme un second Bouddha. Sa biographie légendaire, fixée par écrit au XIVe siècle, a connu une grande diffusion et fait état d’une douzaine d’actes majeurs dont le souvenir est rappelé le dixième jour de chaque mois (tches-bcu) du calendrier tibétain.
4 Stupa (sk.) : tib. tchörten, monument reliquaire caractéristique du bouddhisme.
5 Mandala (sk.) : tib. dkyil-’khor, signifie « centre » (sk. manda, tib. dkyil) bordé d’un élément qui l’enclôt (sk. la ; tib. ’khor). (Bibliographie : G. Tucci, Théorie et pratique du mandala, Paris, Fayard, (1969) 1974.
6 Il existe différentes classes d’esprits malveillants tels que les dam-sri (sortes de vampires), mais aussi les obstacles externes et internes comprenant les ennemis de la religion.
7 Lire à ce sujet : G. Lenclud, « Qu’est-ce que la tradition ? » in Transcrire les mythologies, tradition, écriture, historicité, Paris, Détienne Marcel, 1997.
Les textes qui accompagnent les vidéos ont été rédigés à partir du contenu des interview de Nathalie Gauthard.
Dans le bouddhisme tibétain, désigné sous le terme de Vajrayāna ou « Véhicule de Diamant », la libration par les voies sensorielles occupe une place fondamentale. On distingue plusieurs modes de libération : celle par la vue, celle par l’ouïe – que celle-ci passe par les sons, la musique, la lecture d’un texte sacré, les enseignements d’un maître éminent, ou la récitation de mantras. Dans une optique plus contemporaine, la simple écoute d’un disque compact contenant des mantras pourrait également conduire à une libération par l’ouïe. La libération par le toucher est également reconnue : le maître ou le lama peut toucher une personne, tout comme des objets sacrés peuvent entrer en contact avec elle. Il existe des rites de bénédiction au cours desquels le lama pose la main sur la tête du fidèle ou lui fait toucher un texte sacré ou une statue consacrée ; il s’agit là de la libération par le toucher. D’autres formes sont également attestées, telles que la libération par le goût ou la saveur, c’est-à-dire par l’ingestion de substances ayant reçu une consécration – certains aliments ou certaines boissons rituellement bénis. On rencontre par ailleurs des pratiques funéraires traditionnelles : autrefois, au moment du décès, on attachait au cou du défunt un petit billet enroulé sur lequel était inscrit un mantra, afin d’assurer une renaissance favorable.
Durée : 02:34. © Patrick Kersalé 2009-2026.
Les thangka, ainsi que la statuaire, constituent des supports médiatiques afin d’accéder à l’éveil. Il s’agit d’instruments, de dispositifs destinés à opérer une libération – à savoir se défaire des voiles illusoires de l’esprit – afin de révéler la pure lumière qui réside en chaque être, cette clarté lumineuse qui doit conduire à l’illumination. Toutefois, cette illumination ne saurait être comprise dans une acception égocentrique ; elle vise au contraire à libérer le pratiquant de manière à ce que celui-ci puisse, à son tour, contribuer à la libération d’autrui, et tendre ainsi vers une forme de société idéale. Telle est la finalité du bouddhisme tibétain. L’objectif du Tibet – ou plus exactement du chemin tibétain – est la bodhicitta, autrement dit la voie de l’éveil, dont le terme est l’éveil lui-même. Tous ces éléments ne sont, en définitive, que des auxiliaires extérieurs au service d’un travail intérieur.
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Les pratiques dansées remplissent plusieurs fonctions. Tout d’abord, pour les spectateurs – c’est-à-dire l’auditoire – elles opèrent une libération par la vue. La contemplation de ces danses libère par le canal visuel, en ce qu’elle donne à voir des divinités en mouvement, lesquelles recréent dans l’espace, des mandalas, entendus comme des palais divins. La vision de ces divinités dans l’espace rituel peut permettre à l’assistance, notamment, de renaître dans le paradis de Padmasambhava ou dans d’autres terres pures. En outre, cette vision contribue à purifier l’esprit de ses cinq poisons mentaux : ignorance, attachement, haine, orgueil, jalousie. Telle est donc une fonction spécifiquement adressée à l’auditoire.
Ces danses remplissent également une fonction pour ceux qui les exécutent, à savoir la transformation du corps, de la parole et de l’esprit. La transformation du corps s’opère par l’exécution même des mouvements chorégraphiques de la part du moine ou du lama ; la transformation de la parole, par la récitation des prières et des mantras ; la transformation de l’esprit, par la visualisation de la divinité et par le processus d’identification à celle-ci, le pratiquant devenant lui-même la divinité dansante dans l’espace.
Une autre fonction réside dans la purification du sol. Selon une conception traditionnelle, le sol peut abriter des esprits malveillants susceptibles de faire obstacle à la réalisation de l’éveil. La purification du sol s’apparente dès lors à un rituel d’exorcisme – ou rituel apotropaïque – visant à neutraliser ces entités nuisibles sur le chemin de l’éveil. Il convient toutefois de noter que le bouddhisme comporte une dimension initiatique et plusieurs niveaux d’interprétation : la notion d’esprit malveillant peut également être comprise comme une métaphore des poisons mentaux intérieurs. Ces différents niveaux de compréhension témoignent de la grande complexité de cet enseignement.
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La question de l'origine des danses sacrées tibétaines est assez épineuse, faute de sources historiques directes. On dispose en effet de récits légendaires relatifs à la fondation du monastère de Samye au IXe siècle par Gourou Rinpoché (Padmasambhava). Selon ses récits, afin de consacrer le sol et d'établir le monastère, Gourou Rinpoché s'éleva dans les airs et exécuta une danse majestueuse, ce qui constituerait l'origine des danses sacrées du Tibet. Ce mythe est largement véhiculé par les différentes écoles du bouddhisme tibétain. D'un point de vue historiographique, l'hypothèse d'une influence des pratiques hindouistes tantriques indiennes est généralement considérée comme très probable, voire presque avérée. En ce qui concerne plus spécifiquement les danses sacrées, on dispose de traces écrites sous la forme de 'cham-yig – manuels chorégraphiques issus de visions de grands lamas. Le plus célèbre de ces recueils est attribué au Ve dalaï-lama. Ces documents fournissent des témoignages écrits qui remontent approximativement au XIIIe siècle. Tel est l'état de la question concernant les origines des danses sacrées.
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Le ‘cham peut être analysé selon ses composantes techniques, corporelles et esthétiques, entendues comme ce qui est vu, entendu et ressenti par le spectateur.
Le ‘cham ne constitue qu'une partie infime d'un rituel beaucoup plus vaste, lequel s'étend sur plusieurs jours. Ce rituel comprend d'abord des pratiques nocturnes : récitation de prières et de mantras, visualisation de la divinité. Viennent ensuite une répétition publique dans la cour du monastère, puis, le lendemain, une exécution destinée au public laïque.
La représentation elle-même comporte plusieurs éléments. Les sons remplissent à la fois une fonction de musique d'offrande et de support rythmique pour la danse. Les prières sont adressées aux lignées de divinités invoquées, chaque danse sacrée étant associée à une ou plusieurs divinités particulières. Si les différentes écoles du bouddhisme tibétain privilégient chacune certaines divinités, ces dernières ne sont fondamentalement qu'une seule et même réalité. Il ne s'agit pas d'un polythéisme de divinités extérieures : ces figures ont pour fonction de révéler les divinités intérieures à chaque pratiquant.
Ainsi, le ‘cham se compose d'une musique d'offrande et de repère rythmique, d'invocations et de prières aux divinités, ainsi que de récitations de mantras – formules en sanskrit considérées comme des paroles édictées par les divinités. La récitation de ces mantras purifie le corps de l'exécutant, tandis que leur audition opère une libération par le son et la parole chez l'auditeur.
Les mouvements dansés, extrêmement codifiés, font l'objet d'un apprentissage spécifique dans les monastères, au même titre que la récitation, la grammaire et la philosophie. Ces techniques corporelles sont rigoureusement normées. Certaines danses intègrent des éléments issus de la religion prébouddhique ; des manuels existent à cet égard. On y trouve notamment le « pas du dorje » – le dorje (foudre ou vajra) étant un symbole tibétain associé aux quatre points cardinaux. Le moine, en se déplaçant dans l'espace, trace ainsi une figure qui correspond aux quatre directions ; une caméra fixe filmée d'en haut révélerait des signes au sol participant à la purification de celui-ci.
La visualisation repose sur deux types de yoga : le yoga dit « extérieur », qui consiste à visualiser la divinité face à soi, et le yoga dit « intérieur », qui vise à développer la divinité à l'intérieur de soi pour devenir soi-même la divinité. Le ‘cham mobilise ces techniques de visualisation, appelées sādhana en sanskrit. Du point de vue des fidèles, assister à un ‘cham équivaut à voir la divinité en personne : Gourou Rinpoché (Padmasambhava) est réellement présent, comme en témoignent les offrandes d'écharpes et les prières adressées au gourou incarné.
Enfin, les mudras – gestes symboliques extrêmement nombreux, servant par exemple à attraper la divinité ou à montrer le mandala – constituent un autre élément constitutif essentiel de ces danses sacrées.
Durée : 05:16. © Patrick Kersalé 2009-2026.
Le costume constitue un autre élément essentiel du ‘cham. Pesant généralement douze kilogrammes, chaque parure comporte des motifs évoquant systématiquement la pratique du bouddhisme tibétain. On y trouve des brocards magnifiques et très colorés, provenant traditionnellement d'Inde ou, par le passé, de Chine, chaque couleur étant porteuse d'une symbolique spécifique.
Les masques, qui peuvent parfois correspondre à plusieurs divinités, possèdent également une forte charge symbolique. Certains d'entre eux arborent des flammes ou des têtes de mort, figures qui renvoient à l'impermanence – c'est-à-dire à la mort et à la renaissance, conçues comme la Roue de la Vie.
L'aspect particulièrement féroce de certains masques tibétains, qualifiés de « colériques », répond à une métaphore précise : ils représentent la fureur du bouddhisme, plus exactement la fureur de la compassion, ou le feu de la compassion. Par analogie, une mère dont l'enfant s'approche du feu se met à hurler pour le protéger, lui criant de ne pas s'en approcher. Cette colère apparente est en réalité une expression de bienveillance protectrice.
Ce qui maintient l'être enfermé dans son propre monde, dans ses poisons mentaux et dans l'illusion, c'est sa condition de prisonnier de ses voiles mentaux et de son ignorance. Ainsi, ces masques courroucés ont pour fonction de lutter contre les poisons mentaux que constitue précisément l'ignorance.
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L'expression « danse sacrée du Tibet », couramment utilisée, appelle quelques précisions. Le terme exact est ‘cham, qui signifie « danse masquée ». Pourtant, il ne s'agit pas de danses au sens propre du terme. Il existe bien un autre vocable en tibétain pour désigner la danse, mais selon les règles monastiques, un moine bouddhiste tibétain doit s'abstenir de tout divertissement – la danse étant alors comprise comme une recherche de satisfaction sensuelle. Or, tel n'est absolument pas le cas ici : on se trouve dans le cadre de l'incarnation de la divinité, de la libération du corps par les techniques chorégraphiques, et de la libération par la vue pour ceux qui contemplent ces exécutions.
On est donc confronté à un problème terminologique. L'appellation de « danse sacrée » est utilisée en contexte occidental afin de fournir des repères conceptuels : pour exporter ces pratiques ou pour en parler, il est nécessaire de disposer de catégories compréhensibles. Dire simplement qu'il s'agit d'un « rituel tibétain » ne permettrait pas d'en saisir la spécificité, d'autant que les rituels tibétains sont extrêmement nombreux. En revanche, le terme de « danse » ne saurait être entendu ici dans son acception profane de satisfaction sensuelle.
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En 1959, le gouvernement communiste chinois envahit le Tibet, contraignant le Dalaï Lama à s’exiler. Accueilli par le Pandit Nehru en Inde, il reçoit à Dharamsala des terres permettant l’installation d’une communauté tibétaine en exil.
L’une des priorités du Dalaï Lama fut la création du gouvernement tibétain en exil, la Central Tibetan Administration, dotée de différents ministères. Cette structure visait à organiser la vie de la diaspora et à préparer les conditions d’un éventuel retour au Tibet.
Parmi les institutions mises en place figure le Tibetan Institute of Performing Arts (TIPA). Cette structure, que l’on peut qualifier de ministère de la Culture et de la Religion en exil, avait pour mission principale la préservation de la culture tibétaine. Elle s’attachait à maintenir et à développer tant les formes folkloriques que religieuses, afin d’éviter leur disparition dans le contexte de l’exil.
Dès les années 1980, le TIPA exporta sur les scènes internationales un large répertoire de danses et de chants tibétains. Parmi ces spectacles figuraient des extraits de ‘cham, danses sacrées traditionnellement exécutées dans les monastères. Présentés par des artistes laïques, ces extraits visaient à mettre en valeur la richesse de la culture tibétaine et la dimension spectaculaire et performative de son patrimoine.
Fort de ce précédent, certains monastères comprirent qu’ils pouvaient à leur tour exporter des formes de ‘cham sous forme de programmes plus réduits. Cette démarche poursuivait plusieurs objectifs : faire connaître la cause tibétaine, promouvoir le bouddhisme tibétain et, surtout, générer des ressources financières. En effet, avant l’invasion chinoise, les monastères étaient financés par les contributions des paysans, souvent assimilées à un impôt. Ce système, critiqué pour son caractère théocratique et féodal, avait parfois donné lieu à des abus. En exil, privés de ces revenus traditionnels, les monastères durent trouver de nouvelles sources de subsistance.
L’exportation de danses religieuses, de rituels et de la réalisation de mandalas de sable devint ainsi un moyen de financement. Ces performances, notamment les danses sacrées et la création de mandalas colorés par les moines, furent largement présentées en Occident, y compris en France. Elles permettaient de recueillir des dons tout en assurant la survie des institutions monastiques en exil.
Il est intéressant de noter que cette pratique marque une rupture avec la position antérieure du Tibet. En 1924, sous le règne du XIIIe dalaï lama, des explorateurs britanniques ayant assisté à des danses sacrées dans l’Himalaya avaient organisé leur présentation sur des scènes londoniennes. Un journaliste anglais avait alors dénoncé cette initiative, considérant qu’elle brisait le mythe du Tibet mystérieux en transformant un rituel religieux en spectacle public. Le XIIIe dalaï lama, non informé au préalable, s’était vivement opposé à cette exportation commerciale de rituels sacrés, entraînant même un incident diplomatique avec les autorités britanniques.
Le contraste est frappant avec la stratégie adoptée par le XIVe dalaï lama. Considérant le pouvoir des images et des médias, ce dernier a encouragé une ouverture contrôlée vers l’extérieur. Si les premières danses exportées étaient interprétées par des laïcs et se limitaient à de courts extraits, les monastères ont progressivement adopté cette pratique comme moyen de financement.
La question de la désacralisation que pourrait entraîner la présentation de danses sacrées sur des scènes profanes reste ouverte. Il s’agit là d’une question de perception qui varie selon les monastères et les contextes. Le présent exposé n’entend porter aucun jugement sur cette évolution.
Durée : 05:51. © Patrick Kersalé 2009-2026.
Nous vous proposons ci-après trois danses extraites du répertoire du 'cham : La Danse des Squelettes, la Danse du Chapeau Noir (ou “Danse des Chapeaux Noirs”) et la Danse de Mahakala. Nous vous offrons une version courte commentée et une version longue – l'intégrale de notre tournage à deux caméras et deux prises de son mixées – à des fins de recherche.
Nous sommes au monastère de Shechen, dans la vallée de Kathmandu, au Népal. C’est Losar, le Nouvel An tibétain. Pendant plusieurs jours, les moines y exécutent une série de danses rituelles appelées Cham. Parmi elles figure le Durdag Cham, la Danse des Squelettes.
Dans les cours des monastères himalayens, des danseurs portent le visage de la mort. Leurs corps deviennent des squelettes vivants qui tournent, bondissent et rient dans l’espace sacré. Ici, la mort n’est pas une fin, mais un maître.
Les figures de la Danse des Squelettes sont étroitement associées aux Citipati, protecteurs tantriques souvent représentés sous la forme de couples squelettiques dansant avec fureur, membres entrelacés dans un halo de flammes. Selon une légende tibétaine, deux ascètes méditaient lorsqu’ils furent décapités par des brigands. Après leur mort, ils firent le vœu de protéger les enseignements du Dharma et devinrent les gardiens des charniers. Leur danse incarne une vérité simple et radicale : toute existence est impermanente.
L’impermanence, ou anitya, constitue en effet l’un des piliers fondamentaux de la pensée bouddhique. Tout ce qui naît doit disparaître : corps, émotions, pensées, civilisations. Rien ne dure. Dans le Vajrayāna tibétain, la méditation sur la mort n’a rien de morbide ; elle représente au contraire un chemin puissant vers la libération de l’attachement et de l’illusion d’un « moi » permanent. Les squelettes dansants rendent visible cette vérité et transforment la peur en conscience éveillée.
La Danse des Squelettes s’inscrit dans la grande tradition des danses rituelles du 'cham. Chaque geste, chaque déplacement est codifié et transmis de maître à disciple depuis des siècles. Les danseurs ne jouent pas un rôle : ils pratiquent une méditation en mouvement. Le corps devient un véritable instrument de réalisation spirituelle. Rotations et mudras tracent dans l’espace des mandalas invisibles qui purifient le lieu et les esprits présents.
Les costumes reproduisent une anatomie stylisée, avec colonne vertébrale, côtes et os longs tracés en rouge sur fond blanc. Les masques associent un sourire énigmatique au visage de la mort. Ils ne cherchent pas à terrifier, mais à révéler le caractère illusoire du corps physique. Les petits crânes qui surmontent le masque symbolisent la transmutation des cinq poisons mentaux en cinq sagesses. Le squelette incarne alors l’image même de la liberté : dépouillé des apparences, des identités et des illusions de permanence.
À la différence des figures macabres de la tradition occidentale, les squelettes tibétains sont joyeux. Ils dansent, jouent, taquinent et font parfois rire l’assistance. Cet humour n’est pas anecdotique : il est profondément spirituel. Il désamorce la peur et brise le sérieux excessif du « moi ». Dans le bouddhisme tantrique, rire face à la mort constitue une authentique forme de sagesse.
Ces figures trouvent leur origine dans les charniers indiens, les śmaśāna, lieux de méditation privilégiés des yogis tantriques médiévaux. Au milieu des cadavres abandonnés aux vautours et aux éléments, les pratiquants contemplaient directement l’impermanence et apprenaient à ne plus craindre la mort. Le charnier devenait ainsi, dans l’imaginaire tantrique, un espace ultime de transformation.
Assister à la Danse des Squelettes est considéré comme porteur de bénédictions. Le rituel rappelle aux spectateurs leur propre mortalité, non pour les attrister, mais pour les éveiller. Dans les sociétés himalayennes traditionnelles, cette confrontation symbolique à la mort fait partie intégrante de la vie collective.
Aujourd’hui encore, la Danse des Squelettes continue d’être transmise dans de nombreux monastères du Tibet, du Bhoutan, du Népal et de l’Himalaya indien. Malgré l’exil, les bouleversements politiques et la pression de la modernité, ces danses demeurent des pratiques vivantes. Elles témoignent d’une tradition où art, méditation et philosophie ne font qu’un.
Dans la Danse des Squelettes, la mort n’est pas un ennemi. Elle est une vérité silencieuse qui accompagne chaque instant. Les danseurs tournent pour nous rappeler que tout passe : les corps, les pensées, les empires, les joies et les peines. Et pourtant, au cœur même de cette impermanence, le bouddhisme tibétain affirme qu’une liberté profonde demeure possible.
Version courte commentée.
Lieu de tournage : Népal - Kathmandu - Monastère de Shechen
Date de tournage : 1er février 2008.
Durée : 06:49. © Patrick Kersalé 2008-2026.
Flux intégral & continu. 2 caméras, 2 prises de son mixées.
Lieu de tournage : Népal - Kathmandu - Monastère de Shechen
Date de tournage : 1er février 2008.
Durée : 12:37. © Patrick Kersalé 2008-2026.
Nous sommes au monastère de Shechen, dans la vallée de Kathmandu, au Népal. C’est Losar, le Nouvel An tibétain. Pendant plusieurs jours, les moines y exécutent une série de danses rituelles appelées 'cham. Dans le bouddhisme tibétain, certaines de ces danses sont considérées comme de véritables actes spirituels capables de transformer le monde. Parmi elles, la Danse du Chapeau Noir, ou Zhwa Nag 'Cham, occupe une place éminente. Elle invoque la protection, purifie les lieux et symbolise la destruction des forces négatives. Chaque pas des danseurs trace un mandala invisible ; chaque rotation devient une forme de méditation.
La Danse du Chapeau Noir trouve ses origines dans les traditions tantriques du Tibet médiéval, probablement entre le XIIIe et le XVe siècle, et s’inscrit pleinement dans les rituels du Vajrayāna, la voie ésotérique du bouddhisme tibétain. Selon la tradition, certains de ses éléments remonteraient à Padmasambhava, le grand maître indien qui introduisit le bouddhisme tantrique au Tibet au VIIIe siècle. Les maîtres tantriques utilisaient la danse pour soumettre symboliquement les forces hostiles et transmuter les énergies destructrices en sagesse.
Une légende célèbre associe cette danse à l’assassinat rituel du roi tibétain Langdarma au IXe siècle. Ce souverain, connu pour avoir persécuté le bouddhisme, fut éliminé par un moine nommé Lhalung Pelgyi Dorje. Celui-ci, revêtu d’une cape noire, s’approcha du roi en exécutant une chorégraphie sacrée avant de l’abattre, afin de préserver le Dharma. Dans l’imaginaire tibétain, cet épisode ne constitue pas un simple meurtre, mais symbolise la destruction de l’ignorance et la protection de l’enseignement bouddhique. Aujourd’hui encore, la danse conserve cette fonction symbolique : trancher les forces obscures qui entravent l’éveil.
Le large chapeau noir circulaire représente, selon les interprétations, le vide cosmique ou la voûte céleste. Son sommet est surmonté d’un vajra, symbole de l’esprit éveillé indestructible. Les lourdes robes de soie, les brocarts richement ornés, les tabliers rituels et les bottes épaisses transforment les danseurs en figures sacrées. Le costume n’est pas seulement décoratif : il fonctionne comme une véritable technologie rituelle destinée à modifier l’état mental du pratiquant.
La chorégraphie suit des trajectoires précises, transmises de maître à disciple au fil des siècles. Les rotations circulaires dessinent un mandala vivant, représentation symbolique de l’univers éveillé. Les danseurs méditent en mouvement, récitant intérieurement des mantras tout en visualisant les divinités protectrices. Dans le Vajrayāna, le corps lui-même devient un instrument puissant de transformation spirituelle.
Exécuter la Danse du Chapeau Noir requiert des années d’apprentissage rigoureux. Les mouvements doivent être parfaitement synchronisés, au point que ce sont les musiciens qui suivent les danseurs, et non l’inverse. Sous les lourds costumes, la respiration devient parfois difficile. La chaleur, le poids et la répétition des rotations induisent des états proches de la transe méditative : non pas une perte de conscience, mais une hyperconscience, libérée des limites du moi ordinaire. Les danseurs décrivent un effacement progressif du sentiment d’identité personnelle au profit d’une conscience collective et rituelle, pleinement maîtrisée.
Dans la tradition tibétaine, assister à cette danse est considéré comme spirituellement bénéfique. Le rituel purifie les obstacles mentaux, protège la communauté et génère du mérite. Pour les spectateurs, l’expérience oscille souvent entre fascination esthétique et perception du sacré. Les anthropologues voient quant à eux dans le 'cham un espace unique où théâtre, méditation et rituel deviennent indissociables.
Aujourd’hui, la Danse du Chapeau Noir survit dans les monastères du Tibet, du Bhoutan, du Népal et de l’Himalaya indien. Dans les communautés en exil, notamment en Inde et au Népal, elle constitue également un acte de mémoire culturelle et spirituelle. Bien que certaines cérémonies attirent désormais des milliers de visiteurs, sa fonction profonde demeure inchangée : transformer l’esprit. Dans un monde saturé d’images rapides et fugaces, le 'cham conserve une temporalité ancienne, lente, répétitive et profondément méditative.
Ainsi, la Danse du Chapeau Noir ne cherche pas à raconter une histoire, mais à agir : agir sur l’espace, sur les émotions et sur l’esprit. Depuis des siècles, les danseurs continuent de dessiner ces mandalas virtuels dans les cours des monastères himalayens, comme si chaque rotation pouvait dissoudre les ténèbres intérieures du monde.
Version courte commentée.
Lieu de tournage : Népal - Kathmandu - Monastère de Shechen
Date de tournage : 1er février 2008.
Durée : 07:36. © Patrick Kersalé 2008-2026.
Flux intégral & continu. 2 caméras, 2 prises de son mixées.
Lieu de tournage : Népal - Kathmandu - Monastère de Shechen
Date de tournage : 1er février 2008.
Durée : 07:36. © Patrick Kersalé 2008-2026.
Nous sommes au monastère de Shechen, dans la vallée de Kathmandu, au Népal. C’est Losar, le Nouvel An tibétain. Pendant ces jours de fête, les moines exécutent une série de danses rituelles appelées 'cham. Parmi elles, la danse de Mahakala occupe une place centrale. Elle met en mouvement le grand protecteur courroucé du bouddhisme tibétain. Dans la cour du monastère, les danseurs apparaissent dans un foisonnement de brocarts colorés et de masques rituels. Le contraste est saisissant entre la richesse visuelle des costumes et la puissance des gestes. Au cœur de cet ensemble surgit Mahakala, figure protectrice majeure du bouddhisme tibétain, incarnation d’une compassion sans compromis. Couronnes de crânes, regards multiples et mouvements brusques : chaque geste participe à une mise en scène de la puissance transformatrice. Autour de lui évoluent différentes figures animales qui, dans la cosmologie tibétaine, incarnent des forces protectrices et des principes de transformation, entre puissance souveraine et conscience de l’impermanence. Mahakala est l’une des principales divinités protectrices du bouddhisme tibétain. Il est souvent considéré comme une forme courroucée d’Avalokiteshvara, le bodhisattva de la compassion. Cette apparence intense n’est pas une contradiction, mais un principe central du Vajrayāna : certaines forces de l’éveil prennent des formes puissantes pour agir directement sur les obstacles mentaux et spirituels. La Danse de Mahakala, appelée Mahākāla 'cham, s’inscrit dans cette logique. Elle met en scène la destruction symbolique de l’ignorance et des conditionnements. Dans le Vajrayāna, la colère ordinaire obscurcit l’esprit, mais certaines pratiques rituelles la transforment en énergie d’éveil. La colère attribuée à Mahakala est ainsi comprise comme une lucidité radicale dirigée contre les illusions. À l’image du chirurgien qui coupe non par agressivité mais pour restaurer l’équilibre, la danse exprime une énergie sans concession au service de la libération.
Les danseurs entrent dans un état de concentration ritualisée. Ils n’incarnent pas seulement une divinité : ils la rendent présente à travers le geste. Le corps devient un support rituel, véritable mandala en mouvement. Déplacements, rotations et mudras participent à une reconfiguration symbolique de l’espace sacré. Le costume de Mahakala est riche et hautement codifié. Les masques varient selon les formes et les contextes rituels, mais conservent des éléments constants : les trois yeux symbolisant une perception au-delà du temps ordinaire, l’expression courroucée, les crocs apparents, et la couronne de cinq crânes représentant la transmutation des cinq poisons mentaux en cinq sagesses. Les brocarts multicolores soulignent le caractère sacré de la danse, où puissance et beauté s’expriment en parfaite harmonie.
La Danse de Mahakala n’a pas de fonction narrative ou divertissante. Elle s’inscrit dans une logique rituelle de protection et de purification. Elle vise à renforcer les conditions favorables à la pratique, à dissiper les obstacles et à réaffirmer la stabilité du monastère et de la communauté. Le rituel agit ainsi autant sur le plan symbolique que sur celui de l’expérience collective.
Les figures de Mahakala trouvent leur origine dans les traditions tantriques indiennes. Différentes formes se sont développées selon les écoles et les lignées, chacune avec ses rituels spécifiques.
Pour le spectateur, la Danse de Mahakala constitue souvent une expérience marquante. Elle confronte à des images de puissance, d’altérité et d’intensité rituelle. Cette dimension impressionnante fonctionne comme un dispositif symbolique : la confrontation avec cette figure courroucée peut agir comme un miroir des tensions intérieures, entre peur, attention et relâchement.
Aujourd’hui, la danse de Mahakala demeure vivante dans de nombreux monastères du Tibet, du Népal, du Bhoutan et de l’Himalaya indien. Malgré les transformations politiques, l’exil de certaines communautés et la modernisation, ces rituels restent actifs. Ils continuent de relier pratique méditative, structure communautaire et transmission culturelle.
Dans la danse de Mahakala, la terre tremble sous des pas imposants. La force brute des gestes et la densité symbolique du rituel fusionnent. Le protecteur n’est ni un démon ni une simple image : il est un puissant véhicule de transformation intérieure. Il n’est pas là pour terrifier, mais pour garder. Il détruit les illusions pour libérer, il effraie pour éveiller. Au cœur de cette fureur sacrée, le bouddhisme tibétain nous enseigne qu’une compassion véritable peut parfois prendre la forme d’une tempête — non pour détruire, mais pour purifier et ouvrir la voie.
Version courte commentée.
Lieu de tournage : Népal - Kathmandu - Monastère de Shechen
Date de tournage : 1er février 2008.
Durée : 07:53. © Patrick Kersalé 2008-2026.
Flux intégral & continu. 2 caméras, 2 prises de son mixées.
Lieu de tournage : Népal - Kathmandu - Monastère de Shechen
Date de tournage : 1er février 2008.
Durée : 55:54. © Patrick Kersalé 2008-2026.